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L’homme qui aimait les fleurs
Firmin Levesque se découvrit, un jour, une passion pour les fleurs. Au grand désespoir de son épouse, il transforma, peu à peu, le potager derrière sa maison en un tapis odorant et coloré. Il arpentait souvent les petits sentiers de circulation, serpentant entre les massifs, un arrosoir ou un sécateur à la main. Malgré les protestations de sa femme qui prétendait « que tout cela lui brouillait la vue et lui donnait des maux de tête » son amour pour les fleurs allait grandissant. Il en vint, tant il était jaloux de son œuvre, à élever des murs pour la dissimuler au regard du monde extérieur. Il devint comme un avare qui veut être le seul à contempler son or…
L’espace de son jardin, entièrement occupé, il chercha un autre endroit pour assouvir son besoin de fleurir le prenant comme des poussées de fièvre. Il y avait une bande relativement large entre son devant de porte et la route. Aussitôt, il dessina des parterres, commanda sur catalogue les espèces les plus chatoyantes et parfumées, fit un pourtour en pierre taillée, combla les vides d’un terreau de sa composition, et planta. Au bout de quelques temps, le résultat dépassa tout ce dont il avait pu rêver : c’était une splendeur. Les promeneurs écarquillaient les yeux devant tant de couleurs puis, les fermaient pour concentrer sur leur odorat les effluves parfumées. Au début, Firmin Levesque fut flatté de voir le succès que remportait sa composition. Puis une sorte de jalousie le prit : il voulait ses fleurs pour lui seul. Il se mit alors à interpeller les passants, à les injurier. A plusieurs reprises il faillit faire preuve de violence. Il poussa même l’absurdité jusqu’à dresser un panneau : « Interdiction de stationner ». Il devint vite, dans le village, « le fou aux fleurs ». Sa femme, lassée, décida de se réfugier chez leur fille pour un temps indéterminé. En montant dans le taxi, elle lui cria méchamment : « Pour tes repas, mange tes fleurs… » Firmin fut un temps abattu, mais son orgueil, et, surtout cet amour démesuré le retenaient de céder.
Or, il se passa quelque chose d’étrange. Une nuit, les fleurs chuchotèrent entre elles. Tout en reconnaissant le soin méticuleux que Firmin leur accordait, elles ne pouvaient supporter l’attitude d’exclusivité qu’il faisait peser sur elles. Les fleurs n’avaient-elles pas été créées, pour donner par leur beauté, de la joie et du bonheur à tous ? Un bouquet offert n’était-il pas signe d’amour ou d’amitié ? Même à Toussaint, elles arrivaient, par leur éclat, à donner aux cimetières les plus lugubres un air de résurrection. Elles décidèrent alors de mourir. Au bout d’une semaine, Firmin s’aperçut que les petites têtes fragiles pendaient misérablement au bout de leurs tiges. Il lutta, avec tout son savoir, pour les faire revenir à la vie. En vain…. Il se résigna à les arracher et à les entasser dans un coin de son jardin. Elles prirent vite la couleur brune de la décomposition et dégagèrent une odeur nauséabonde. Firmin pleurait. Il ne pouvait imaginer que toute cette pourriture était, hier encore, le symbole le plus pur de la beauté.
Il rentra alors en lui-même et lava son âme à la souffrance de la solitude. Ses fleurs, par leur mort, lui avait envoyé un signe. Humblement, il renoua avec la vie du village. Il dut, d’abord, subir reproches virulents et plaisanteries douteuses. Il les accepta avec une patience soumise. Un jour, enfin, le Maire lui confia la tâche de fleurir les rues du bourg. Il le fit avec enthousiasme et sérieux. Il découvrit la joie de donner gratuitement du bonheur aux autres. Il se sentait à la fois heureux et apaisé. Il écrivit bientôt à son épouse : « Tu peux revenir, j’ai repiqué des salades dans le jardin ».
Un matin, alors qu’il se rendait sur la place pour arroser, il jeta un coup d’œil mélancolique sur ses parterres. La surface en était plane et bien ratissée. Tout à coup, il aperçut une pensée à la corolle mauve qui se dressait fièrement dans la lumière….
Michel COUDERC
Article écrit par Michel COUDERC le 26-08-2011 (lu 204 fois) - 
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