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Le Noël des santons
On avait posé une grande planche, recouverte de papier crépon, sur deux tréteaux à côté de la cheminée. On avait modelé du papier rocher pour en faire la grotte, dispersé quelques plaques de mousse et des galets bien ronds, puis on avait disposé les santons, légèrement sur la droite. Seul, l’Enfant Jésus n’était pas dans son petit nid de paille. Plus tard, la crèche était plongée dans une semi obscurité, éclairée seulement par les flammes du foyer.
Après un an passé au fond d’un carton, enveloppés dans du papier de soie, les petits personnages reprenaient leur aise. Comme chaque Noël, le bœuf se plaignait de sa robe qui perdait de son éclat, tandis que celle de l’âne restait toujours d’un gris intense. Charlène, la poissonnière était au premier rang. Un poing sur une hanche, elle pressait sur l’autre un petit panier d’osier où deux dorades argentées brillaient comme si elles sortaient juste de la mer. Un peu en retrait, Lucas le bûcheron, portait dans le creux de son bras un fagot de bûches également coupées. A côté de lui, Gilbert retenait, avec peine, une grosse gerbe blonde qu’il écrasait contre son ventre à s’en étouffer. Abel s’était mis à l’écart. Il voulait être vu. Il brandissait, avec fierté, un ciseau à bois et un maillet, rappelant à tout un chacun qu’il était charpentier comme Joseph. Ainsi, tous les métiers du village étaient représentés. Depuis la fileuse et son rouet jusqu’au sabotier et sa gouge, depuis le forgeron en tablier de cuir jusqu’ au meunier qui avait posé devant lui, un sac de farine, blanc et dodu.
Les bergers, eux, se tenaient juste en face de la petite crèche. De tout temps, ils avaient revendiqué cette place : après tout, ils étaient déjà là, dès le soir du premier Noël. Bertrand, agenouillé, les fesses sur les talons posait une main légère sur une brebis, à la fois gracieuse et fragile. Paul courbait la tête sous le poids d’un agneau qu’il agrippait par les pattes ; de temps en temps, il lui léchait la joue. Le grand Albert portait une cape tombant jusqu’à terre. Il gardait toujours un large chapeau noir, car, malgré une belle barbe fleurie, il n’avait plus un cheveu sur la tête et craignait le froid. A côté de lui, une petite chèvre aux longs poils roux levait des yeux étonnés. Albert la tenait par le collier pour empêcher sa clochette de tinter. Petit Jean était le quatrième berger. Il avait une veste en peau de mouton retourné, des jambières de laine, serrées par des lanières bleues. Il s’appuyait sur son bâton à la tête recourbée. Il n’avait rien à offrir, si ce n’est son timide sourire. Mais ce soir, il était bien malheureux. En le posant sur le plateau, une petite main enfantine l’avait, maladroitement, laissé tomber sur le pavé. Il avait ressenti une vive douleur sur le côté gauche. Sa jambe était nettement brisée sous le genou. Vite, on l’avait raccommodé, tant bien que mal, avec une colle qui empestait et posé contre un caillou pour le soutenir. Mais, les deux parties blessées, glissaient lentement l’une sur l’autre : la colle était trop fluide.
A minuit, les cloches retentirent gaiement. Le lustre illumina le petit salon. La famille s’avança en chuchotant, une main fine, ornée d’une bague, déposa l’Enfant Jésus sur son lit de paille. On chanta un cantique, puis on reflua vers la salle à manger où attendaient les cadeaux au pied du sapin.
Maintenant, c’était l’heure des santons. En procession cérémonieuse, ils s’avancèrent vers l’Enfant. Comme toujours, ils firent les mêmes génuflexions maladroites, offrirent les mêmes cadeaux, dirent les mêmes compliments. Ils regagnaient, ensuite, leur place, le visage empourpré de joie. Le cortège touchant à sa fin, Joseph fronça les sourcils. Marie avait l’air préoccupé. « Nous n’avons pas vu Jean, le petit berger » demanda-t-elle. Charlène, un peu perfidement, chuchota : « Il est là, dans le coin, derrière la motte de mousse… »
Jean crut défaillir. Il se voyait déjà, humilié, sautillant jusqu’à la crèche, en traînant derrière lui sa jambe blessée, accrochée par quelques filaments de colle à la cuisse. Ses yeux se remplirent de larmes. Tout à coup, il ressentit une grande chaleur. Il eut l’impression que sa jambe était redevenue comme avant. Prudent, il avança un pied, puis l’autre ; à pas comptés, il arriva devant l’Enfant. Il s’agenouilla souplement. Marie le regardait avec douceur. Jean lui renvoya un sourire à la fois timide et rayonnant : « Madame Marie, j’attendais mon tour…. »
Michel COUDERC
Article écrit par Michel COUDERC le 26-11-2010 (lu 415 fois) - 
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