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Cette église en haillons,
Comme une belle frégate, toutes voiles déployées, l’église affrontait avec hardiesse et
détermination, les tempêtes. Mais un coup de vent plus fort brisa, pour un temps, son élan.
Radeau aux poutres disloquées, elle se soumettait désormais à la violence hasardeuse des
flots.
Après la révélation du scandale de prêtres, accusés de pédophilie, aux Etats-Unis, et le
passage de Benoît XVI, on espérait secrètement une longue accalmie. Hélas, la rumeur allait
se répandre aussi sûrement qu’une tache d’huile sur un tissu de coton. Les pays, les uns après
les autres, dénonçaient leurs défaillances . Les églises, telles des écoliers peureux, levaient le
doigt pour reconnaître, en leur sein la culpabilité de certains de ses pasteurs. Aussitôt en haut
lieu de l’institution, on crie son dégoût et son indignation. On condamne, sans équivoque, les
coupables. On sanctionne. On promet une justice impitoyable. On écrit des lettres de
réprobation et de mise au point. On démissionne des évêques (dont un ancien secrétaire de
trois papes). Pétrifiés par la peur des dégâts dans l’opinion, ils ont couvert un peu hâtivement
de leur cape violette, les exactions. Quand vient un peu de répit, on s’empresse de produire
des statistiques, montrant que le pourcentage des misérables contrevenants, est bien faible en
regard du nombre global du clergé mondial. On met en avant, les familles et les proches des
victimes, principaux responsables de cette pandémie criminelle. On suggère, un peu
sournoisement, que le pourcentage, dans le milieu éducatif ou enseignant, est légèrement
supérieur. (s’ils ont un peu de peste, on peut bien supporter un peu de choléra) .
On cherche, bien sûr, les raisons de cette calamité. Officiellement, le célibat est mis
hors de cause. Il est vrai que l’écrasante majorité des prêtres semblent le vivre sereinement.
On reconnaît une formation des séminaristes, un peu trop superficielle dans le domaine de
l’affectivité. Des vocations, mal affirmées, sont devenues fragiles et, on découvre surtout une
perversité cachée, qui, se révélant peu à peu, répand sa gangrène.
Puis vient le temps des lamentations, des excuses affligées, des demandes de pardon,
des « mea culpa » qu’on frappe, parfois, sur la poitrine des autres. Ensuite vient le temps des
réparations. L’argent, un peu dédaigné, devient un miraculeux onguent pour atténuer
l’amertume des blessés….
Maintenant passe le temps d’accabler et de s’abimer en repentir ; arrive le temps de
souffrir.
Le chrétien de base rase les murs. Malgré sa colère, il reste solidaire de cette église
déshonorée. S’il a de l’estomac, bien campé sur ses pieds, il affronte aussi dignement que
possible les accusations, les injures, le mépris. S’il est peureux, il joint les mains, baisse la
tête, se recroqueville sur lui-même, priant que l’orage s’éloigne au plus vite. Discrètement,
certains jettent leur habit de catholique aux orties. Des indignés clament bien haut « puisque
c’est comme ça, on s’en va, on claque la porte, que l’église vienne nous chercher là où on
n’est plus… »
Dans ce chaos, on en oublierait presque les coupables. Certes, on a qualifié leur
conduite de condamnable, on la foule aux pieds. Des parents ont frémi à l’idée que leurs
enfants aient pu subir une telle avanie. Pourtant, ce n’est beau un homme à terre, pitoyable
dans son ignominie. On ressent un peu de compassion honteuse qu’on ose à peine avouer. On
chuchote, à voix encore plus basse, qu’on pourrait prier pour eux. « Ca nous fera une belle
jambe ! » tonne le chœur des indignés. On n’y peut rien. Une pitié, presque coupable, revient
devant ce gâchis de vie, ces humiliations qu’ils se sont eux-mêmes données, ce remords qui
les ronge (on l’espère, comme un acide virulent). Le temps est venu de l’expiation
douloureuse. Y aura- t-il rédemption ? Jésus lui-même s’est exclamé : « Qu’on jette à la mer,
une meule de moulin autour du cou celui qui scandalise un petit ». Dans ce casse-tête qu’est
l’évangile, on ne sait plus si on peut encore leur tendre la main avant qu’ils ne coulent tout à
fait….
Dans un décor à la Frankenstein, de brouillard, de ténèbres, de ruines avance une
ombre. Une mitre déchirée couvre sa tête, comme une coiffe d’infamie. Elle se blottit
frileusement dans une chasuble boueuse, déchirée, effilochée. Elle s’appuie sur une crosse qui
est plus une béquille. Les yeux fixes, le teint blafard, sont ceux d’un grand souffrant. Elle erre.
Elle a perdu le cap de son horizon. Devant elle se lève soudain une masse confuse de corps
contrefaits, inachevés, blessés. Des chancres couvrent les visages. Les yeux, du moins ceux
qui ne sont pas malades, n’ont plus d’éclat. Cette foule précède des voyous à la peau blême,
des meurtriers inquiétants, des prostituées fardées, des drogués en manque, des épaves
d’alcooliques, des étrangers irréguliers sortis de leur taudis. Dans un silence, plein de douceur
et de timidité, ils entourent l’ombre. On lui tend des mouchoirs sales pour essuyer ses yeux,
des mains décharnées serrent ses bras avec tendresse. Ils ont reconnu une compagne de
misère. Ils l’ont reconnue comme l’une des leurs. Alors cette église en haillons, honnie et
méprisée, va apprendre à être aimée pour pouvoir aimer de nouveau .
Michel COUDERC
Article écrit par Michel COUDERC le 01-05-2010 (lu 463 fois) - 
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