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N'as-tu pas pitié de Dieu ?
Ce chevalier-là avait fait tant de mal dans sa vie, qu'un jour il éprouva le besoin de se confesser. Il n'y avait aucun repentir dans cette envie, mais comme sa conscience lui faisait parfois sentir le poids de ce fardeau, il voulait s'en défaire, ainsi qu'un bagage encombrant. Après, pensait-il, il dormirait mieux. Il aurait pu se confier au chapelain de son château, mais, d'abord, il lui était trop familier, et ensuite, il avait eu l'audace de lui faire des remontrances sur sa conduite.
Or, un jour, un sanglier qu'il avait forcé, l'entraîna loin de ses territoires habituels. Son cheval, écumant, le souffle court, déboucha dans une clairière. Au centre se dressait une petite masure. Au bruit du galop, un vieillard aux longs cheveux blancs, vêtu d'une robe de bure élimée, une simple croix de bois sur la poitrine, apparut sur le seuil. " Voilà mon affaire ! " pensa le chevalier. Mettant pied à terre, il se dirigea vers l'ermite, et, avec la brusquerie des gens qui ont l'habitude d'être obéis, il lui demanda de l'entendre en confession. D'un geste, l'ermite l'invita à s'agenouiller. Alors, d'un ton monocorde et sans émotion, le chevalier commença à égrener la liste interminable de ses péchés. Plus elle s'allongeait, plus les yeux du vieillard étaient remplis d'épouvante. Quand son curieux pénitent eut achevé, ajoutant qu'il avait oublié peut-être quelques broutilles, l'ermite était accablé comme si c'était lui le coupable. La bouche sèche, il murmura : " Seul, un pèlerinage en Terre Sainte pourrait absoudre une si grande accumulation de mal. " Le chevalier se récria qu'il n'avait pas de temps à perdre en un tel déplacement. L'ermite proposa successivement Rome, Saint Jacques de Compostelle, Notre-Dame de Paris, des lieux de vénération proches. Rien ne convenait au chevalier. Malgré les fourmillements dans les genoux, il prenait un tel plaisir pervers à ce marchandage qu'il en vînt même à mépriser la récitation " d'un pater et d'un ave ". Désespéré, l'ermite saisit un petit tonneau près de sa porte. " Mon fils, allez remplir, pour pénitence ce tonnelet à la source voisine. Vous soulagerez ainsi mes vieilles jambes. " " Dieu me tiendra-t-il quitte de mes péchés ? " demanda le chevalier. " Qui sait ? " répondit le vieillard ;
En quelques enjambées, ravi d'une pénitence aussi légère, le chevalier fut près de la source qui chantait. Il s'accroupit et plongea le barillet dans l'eau. A son grand étonnement, elle n'y pénétra pas. Il eut beau le secouer, introduire l'index par l'orifice, le sonder de l'œil : le barillet restait hermétique à l'eau. Furieux, le chevalier se souvint avoir traversé un petit ruisseau non loin de là. Il n'arriva pas à mettre une seule goutte dans le petit tonneau. Sans se soucier de la nuit qui tombait, il partit à la recherche d'un autre point d'eau. Alors commença une longue errance. Il n'y eut pas un ru, pas une cascade, pas un torrent, pas une mare, pas un étang, pas un puits, pas une fontaine, pas une rivière, pas un fleuve, où il ne tenta de remplir le petit fût.
Un an, jour pour jour, il revint à la clairière. Devant cet homme épuisé, sale, échevelé, déguenillé, l'ermite eut un geste de compassion. D'une voix lasse le chevalier lui dit : " Vois, misérable, dans quel état tu m'as mis ! De plus le tonnelet est vide. " Le désespoir s'empara du vieil homme : " N'as-tu donc aucune pitié de Dieu ! Il t'attend depuis si longtemps, en souffrant, les bras grands ouverts pour t'accueillir. Il n'espère que ton remords pour les refermer sur toi avec toute sa miséricorde. " Alors il éclata en gros sanglots, hoquetant, comme un enfant à grands coups de poitrine. De voir cet homme qui s'affligeait sur lui bien qu'il ne lui fût rien, bouleversa le chevalier. Un chagrin incontrôlable s'empara de lui et, à son tour, il se mit à pleurer. Chaque larme qui roulait demandait pardon pour une de ses fautes. Plus tard, quand, épuisé par l'émotion, il s'apaisa, il s'aperçut que ses pleurs avaient rempli à ras bord le petit tonneau d'une eau plus pure que celle de la plus pure des sources.
Michel COUDERC
N.B. : Ce texte a été inspiré d'un conte médiéval : " Le chevalier au barillet "
Article écrit par Michel COUDERC le 03-06-2008 (lu 70 fois) - 
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