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Le serviteur quelconque
Au Moyen-Âge, après s'être produit longtemps sur les estrades de différentes foires, dans les villes ou les villages du Royaume de France, un pauvre jongleur et acrobate, arrêta un jour sa vie d'errance et frappa à la porte d'un monastère. Revêtu de la rude coule brune des moines, il devint un modeste convers : on lui confia les tâches les plus humbles. Il épluchait les légumes aux cuisines, faisait paître les porcs, lavait les dalles des couloirs. Son désir de vivre dans la grande pauvreté, pour plaire à Dieu, était comblé. Cependant, il n'y avait qu'au moment des cinq offices quotidiens qu'il était rempli de tristesse. A part le Pater et l'Ave Maria, ânonnés de mémoire, il était incapable de mêler sa voix aux chants profonds des autres moines. Il était persuadé que, seules, des prières si bien chantées, au moment des Laudes, des Vêpres ou des Matines pouvaient plaire à Dieu. Plus le temps passait, plus il avait du mal à vivre avec son inutilité.
Un après-midi, alors qu'il balayait le déambulatoire, il remarqua une petite porte. Il l'ouvrit, descendit un escalier assez raide, menant à une petite crypte où se dressait une statue polychromée d'une Vierge. L'endroit, poussiéreux, semblait oublié de la communauté. Le jongleur se jeta à genoux et commença à se lamenter sur son malheur. Puis, peu à peu, lui vint l'idée d'exprimer, à sa façon, sa louange. Se dépouillant de son habit, après une gracieuse révérence, il accomplit devant la statue, toutes les acrobaties de son répertoire passé. Au bout d'un moment, essoufflé et en sueur, il s'inclina une dernière fois et se revêtit. Désormais, lors de chaque office, quittant discrètement la théorie des moines se dirigeant vers les stalles, il se glissait dans la petite chapelle. Pendant que s'élevaient les chants grégoriens, il faisait, devant Marie, ses plus beaux tours. Le Père Abbé fut bientôt intrigué par ses absences. Lors de vêpres, il le suivit secrètement : poussant la porte mal refermée, il descendit dans la crypte. Stupéfait, il assista à l'étrange manège du moine jongleur. Celui-ci se démenait tant qu'il finit par s'effondrer d'épuisement. Alors, sous les yeux incrédules de l'Abbé, la Vierge descendit de l'autel, et, se penchant vers l'homme évanoui, lui essuya le visage du pan de son manteau.
En entendant l'Evangile du serviteur quelconque, m'est revenu en mémoire, ce fabliau du " Jongleur de Notre-Dame ". Au delà du merveilleux, on voit le jongleur, se désespérant d'être " un serviteur inutile ". Pour rejoindre, malgré tout, Dieu dans son amour, il va employer un moyen de prier qui fait de lui un serviteur " quelconque " n'attendant d'autre récompense de son Dieu que celle d'être aimé.
Au fil des Evangiles, le chrétien se découvre serviteur. Est-il toujours le serviteur quelconque ? Sommes-nous toujours des serviteurs quelconques ? Dans l'histoire de la chrétienté, pour échapper à l'horreur de l'enfer, ou réduire leur temps de séjour au purgatoire, beaucoup de chrétiens multipliaient les mortifications, les pèlerinages, les œuvres, achetaient des indulgences. Nous-mêmes, n'avons-nous pas la tentation d'être reconnus pour ce que nous faisons ou ce que nous sommes ? N'avons-nous pas tendance à quantifier le bien que nous faisons, comme l'écolier accumule les bons points pour obtenir la récompense promise par le maître. Nous devons donc, toute notre vie, faire une longue conversion, nous menant au don total de l'amour gratuit. Si nous détenons un peu de pouvoir, de savoir, de responsabilité, il est bon de le mettre au service du plus petit : le politique pour ses concitoyens, le professeur pour ses élèves, le patron pour son apprenti, le bien-portant pour le malade, le nanti pour le démuni. Il faut quand même nous rappeler que " serviteur " ne veut pas dire esclave ou domestique : il serait en effet malsain, de nourrir le paresseux, sans l'inciter à se remettre au travail.
Le Maître aime le serviteur effacé qui le sert fidèlement. Celui-ci sait aussi que son Maître peut s'agenouiller devant lui pour lui laver les pieds.
En période troublée pour le catholicisme, quand Martin Luther, non sans raison, lançait ses imprécations qui devaient conduire à la Réforme, Erasme, l'humaniste hollandais écrivait : " Je supporte mon église jusqu'à ce qu'elle devienne meilleure et elle me supporte jusqu'à ce que je devienne meilleur ". Ainsi, le serviteur devient-il à la fois celui qui sert et celui qui est servi.
Article écrit par Michel COUDERC le 31-10-2007 (lu 62 fois) - 
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