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JE VOUS SALUE MARIE
Il n\'osait pas lever les yeux. Il se sentait sale. Cela faisait pourtant quelque temps qu\'il essayait de laver son âme. Mais ses mains portaient encore les rugosités du mal qu\'elles avaient fait, ses lèvres étaient écorchées de toutes les injures et les menaces qu\'il avait proférées, son cœur endurci était toujours marqué des stigmates de ses cruautés et de ses méchancetés. De petits reniements en petits reniements, de petits vols en petits vols, il était entré, de l\'adolescence à l\'âge adulte, tout droit dans l\'illégalité. Sa vie avait été un maelström de violences, de terreurs, de sang, mais aussi de bassesses et de lâchetés. L\'argent malhonnête et facile lui avait donné une impression de bonheur et de puissance. Il avait aussi connu le cycle de la promiscuité des prisons et le goût éphémère de la liberté retrouvée. Il avait pris conscience, peu à peu, que sa vie tenait en équilibre au bord d\'un abîme sans espérance. Il avait décidé de changer. Ce n\'était pas arrivé d\'un coup, mais par petites touches, comme celles qu\'un peintre choisit pour réaliser un tableau.
Ce matin-là, désœuvré, il errait dans les rues. Il passa devant une église. Il hésita devant l\'entrée sombre, mais poussa, quand même, la lourde porte matelassée. La lumière qui filtrait des vitraux venait se casser sur les bancs avant de s\'étaler sur l\'allée centrale, en une mosaïque de couleurs apaisantes. Ses pas résonnèrent sur les dalles. Il s\'avança vers le maître-autel. A droite, se dressait une grande croix. Le souffle soudain rapide, il fixa le corps exsangue aux côtes saillantes, la tête douloureuse aux yeux clos inclinée sur l\'épaule. Il crut reconnaître une de ses victimes. Pire encore, il avait la sensation d\'avoir lui-même accroché le supplicié à la croix. Apeuré, il s\'enfuit, cherchant une porte latérale pour sortir. Son attention fut attirée par un bouquet de cierges allumés éclairant une chapelle. Elle était consacrée à Marie. Le sculpteur anonyme avait donné au visage de la statue plus de douceur que de beauté. C\'est à ce moment-là qu\'il se sentit sale et n\'osa plus lever les yeux. Son regard restait fixé sur les deux petites mains qui se tendaient dans un geste d\'accueil. Il songea à sa grand-mère. Pourquoi la revoyait-il, à cet instant, les soirs où elle priait, le visage levé vers le manteau de la cheminée, là où était posée une figurine de Marie. Elle lui avait souvent répété qu\'elle était le symbole de la pureté. Il n\'avait bien compris ce que voulait dire ce mot. Tout à coup, un flot de sang brûla ses joues. Il venait, malgré lui, de penser à une prostituée de ses relations. Il reporta son regard sur les mains de Marie : elle semblait attirer à elle toute la détresse du monde. Il comprenait confusément, que, seul, l\'homme crucifié pouvait lui accorder ce pardon auquel il aspirait tant. Mais il n\'osait pas lui parler : il l\'intimidait. Tandis qu\'il lui semblait pouvoir faire confiance à Marie, elle, qui la première avait posé les yeux sur l\'enfant divin et l\'avait accompagné jusqu\'à sa mort sur la croix. Il la considérait maintenant plus pleinement femme que toutes les aventurières qu\'il avait côtoyées. Il était sûr qu\'elle pourrait chuchoter à l\'oreille de son fils la soif immense qu\'il avait de miséricorde et de paix. Il commença donc à lui raconter son histoire...
Plus tard, comme une lumière nouvelle point au-dessus de l\'horizon, une prière qu\'il croyait oubliée monta à ses lèvres : \" Je vous salue Marie... \"
Michel COUDERC
Article écrit par Michel COUDERC le 06-10-2007 (lu 61 fois) - 
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